La vie écologique

Nous voudrions vivre, et vivre heureux, sans enlever le pain de la bouche d’autrui. Personne ne devrait payer de sa vie, ma vie. Si manger, c’est affamer, si boire, c’est assoiffer, si guérir, c’est rendre malade, si respirer, c’est polluer, alors, qui peut le supporter? Si mon confort exige le sacrifice de deux hommes, cinq femmes et dix enfants, il me rend gravement inconfortable.

Plus je serai conscient, moins j’aimerai ma maison, ma table et mon divan. Lorsque le bonheur de l’un est arraché au bonheur de l’autre, seule la vie inconsciente peut continuer.
Ce n’est pas une question de culpabilité. Un homme est confortablement assis sur une plateforme sous laquelle deux enfants sont écrasés. Il continue à discuter de choses et d’autres, indifférents aux lamentations et aux gémissements qui agacent ses pauvres oreilles. Cet homme n’est pas un homme, c’est un monstre.
Vivre au détriment d’autrui n’est tout simplement pas compatible avec la conscience réfléchie.
Or, avec le développement des structures industrielles et commerciales du XIXe et du XXe siècle, s’il y a quelque chose qui est devenu très difficile, c’est de vivre sans enlever le pain, l’eau, l’air et la liberté à d’autres personnes. S’habiller, manger, boire, tenir maison, voyager, etc. sans abuser d’un être humain, sans mettre en danger une espèce animale, sans déséquilibrer le sol ou le climat, semblent hors de portée. Dans la structure actuelle de la production, du commerce et de la consommation, la vie des uns se prend sur la vie des autres. Nos structures semblent nous avoir réduits à l’état de « profiteurs programmés ».
Entendre gémir ceux dont on profite ne nous donne pas le moyen de vivre sans abuser d’eux. Telle est la situation actuelle, nous sommes forcés de vivre contre notre conscience, nous sommes réduits à vivre en état de « mauvaise conscience ».
Néanmoins, l’éthique continue son travail, ne lâche pas, harcèle et agace comme un taon infatigable. Car, hélas, rien n’est plus objectif, clair, simple, irréfutable que les faits engendrés par des comportements.
Ce n’est pas une question de philosophie. Certaines cultures (la nôtre, par exemple) sont objectivement destructrices. Isolée sur des planètes séparées, chaque culture donnerait des résultats différents. Certaines détruiraient leurs conditions d’existence en quelques siècles. Et si leurs moyens technologiques étaient supérieurs, elles y arriveraient encore plus rapidement.
Rien n’est plus objectif : on mesure l’éthique par la viabilité d’une manière de vivre.
Nous existons en réalité, cela veut dire que nos comportements produisent des conséquences que nous ne pouvons pas éviter, mais simplement dénier. Nous sommes une matière vivante qui dépend de la nature, et ce dont nous dépendons dépend de nous. Du point de vue de la vie dont nous dépendons et qui dépend de nous, nous sommes une espèce à part, nous sommes la seule espèce qui peut s’autodétruire.
Alors, est-il viable de vivre au détriment d’autrui?
On me dira assurément « oui » puisque nous le faisons depuis si longtemps. Mieux que cela, vivre au détriment d’autrui a fait de nous une espèce si incroyablement florissante que toutes les autres espèces ont dû se retrancher devant nous, y compris les « primitifs » qui, eux, n’avaient pas vraiment les moyens industriels et militaires d’assujettir les autres à leur service…
Nous pouvons faire cette réponse parce que, justement, nous n’étions pas là dans le passé, du moins, nous n’étions pas là avec nos moyens technologiques. Car si nous avions été là, nous ne serions pas ici. Nos vies d’alors auraient détruit nos vies d’aujourd’hui. Nous sommes toxiques à la durée, nous sommes un moment court et critique dans la longue histoire de la vie.
Et pourtant, nous sommes les seuls à pouvoir nous sauver de nous-mêmes.
La question est donc la suivante : la conscience réfléchie est-elle, comme beaucoup l’ont prêchée, la maladie elle-même, une maladie qui engendre son propre suicide, ou au contraire, est-elle une poussée de la vie vers une prise en charge (celle de la conscience) apte à lui assurer un plus grand avenir?
La conscience serait vis-à-vis de la vie comme elle est vis-à-vis des personnes : elle rend la vie si insupportable que la personne se détruit, ou elle éclaire la personne au point qu’elle puisse s’élargir en bonheur et s’agrandir en durée. La conscience serait, pour le temps, une bifurcation radicale : le cul de sac ou l’éradication une à une de toutes limites.
Il y a ceux qui soutiennent l’hypothèse que l’espèce humaine (l’animal conscient) est une espèce inadaptée par essence et que cette espèce suit son cours normal : elle programme sa propre disparition. Ceux-là affirment, en somme, que la conscience est incompatible avec la vie. La vie ne peut durer que dans l’inconscience de l’instinct. La conscience n’est qu’un accident qui se répare de lui-même par auto-élimination. Ce n’est pas une question de choix, c’est un fait.
Ceux qui soutiennent la deuxième hypothèse pensent que la conscience apprendra à prendre soin de la vie, elle le fera par goût, par choix, pour le bonheur et engendrera un art supérieur de « durer », de traverser le temps. Évidemment, pour eux, c’est un choix puisque la conscience est justement l’apparition de la liberté dans le processus cosmique. Il est donc possible que cela n’aboutisse pas, du moins, ici, par nous.
La deuxième hypothèse tient si nous arrivons à lier ensemble la conscience et le temps. Par exemple, si la conscience est un « état du temps », comme le suggèrent les grandes traditions, alors, le temps n’a pas le choix d’aboutir au choix et à la conscience, c’est le seul moyen pour lui d’être le temps. Être, temps et conscience formeraient une même réalité.
Comment avancer dans cette thèse? Nous proposons ici un ensemble de chapitres qui se lisent à peu près indépendamment les uns des autres, mais qui tentent de s’approcher sans trop s’abstraire de la vie réelle. Il s’agit de pratiquer l’intuition pour que la conscience s’intuitionne, car si la conscience est, elle n’est pas quelque chose, mais l’intuition de la chose. C’est pourquoi ce serait une contradiction en soi que tenter de la montrer ou de la démontrer, puisque, si elle existe, c’est elle qui « se ressent » elle-même dans les démonstrations, et qui les abat une à une. Comme le vent qui agite les feuilles, comme la pulsation qui pousse le sang, comme l’œil qui poursuit la beauté, on ne peut la saisir qu’indirectement, dans le mouvement qu’elle provoque.

 

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